02.04.2007

Fantaisie sur mer

Larguer les amarres.  Quitter le quai, dans la tristesse de ne pouvoir hisser les voiles.  Pas encore.  Il faut franchir  les bouées, l'une après l'autre, cibler le bon cap,  circuler dans la voie maritime balisée.  De moins en moins.  Car dans les méandres de la fonction publique, on économise.  Moins de bouées... plus de danger de s'échouer.

Et je m'échoue... sur la courbe voluptueuse de ton épaule.

En plein cap sur la rive nord, le courant marin se modifie et prend les tons ambrés de ton torse.  Les lignes de l'eau se confondent avec les ombres de ton dos musclé qui attise la convoitise de mon regard. 

De quel voyage suis-je en partance ?

La passionnée du vent observe le ciel en quête de son souffle, prête à se contenter d'un alizé défiant sa science, ne demandant qu'à serrer la grand-voile au plus près.  L'amoureuse surprend sa main à piloter ses doigts dans les valons subtils de ce dos nu, offert avec désinvolture.

Dernier cap avant le vrai départ.  Tes mains gorgées de soleil se détendent sur la barre.  À peine mes doigts viennent-ils de franchir le creux-vallée de l'omoplate gauche qu'il faut hisser la grand-voile.

Branle-bas de combat direction plaisir de ce silence voluptueux créé par le contraste du vent dans la voile  qui se gonfle, du moteur que l'on fait taire, du claquement du génois qui s'ébroue comme une cheval sauvage sollicité pour une victoire qui n'appartiendra qu'à son maître.

Le grand foc zébré des couleurs d'arc-en-ciel ajoute sa splendeur.  Il épouse le vent comme une femme féconde.  Le voilier gîte avec assurance, creusant un sillon aux mille et un reflets pailletés d'argent.

Des effluves salines emplissent l'air tandis que le voilier absorbe le moindre souffle,  fend l'eau, joue à s'approcher des flancs laiteux de ses frères d’eau.

Je lorgne la girouette au sommet du mât, comme si mon regard avait le pouvoir de troquer un nordet mutin contre un vent arrière complice afin que se redresse le bateau, me donnant ainsi le temps voulu pour continuer le voyage sur ta peau de marin. 

La gîte me défend de troubler ton attention.  La voile qui faseye confirme le succès de ma délinquance lorsque j'ose, du regard,  solliciter le tien pour qu'il admire d'autres courbes que celles des vagues lascives.

La mer devient  rivale puissante.  La splendeur du lieu s'empare de nos âmes.   À tribord: les silhouettes rigides des édifices qui se transforment en cubes lilliputiens pour mieux tromper la vigilance de Gulliver. À bâbord: l'évasion.  Une infinie nappe d'eau s'étire jusqu’à se confondre avec la ligne de l’horizon lourdes de nuages, aspire le navire, nous emporte vers l'illusion d'être superbement seuls. 

Mon sourire frémit à la perspective de cet isolement quand, soudain, l'imprévisible mer troque l'illusion du lac tranquille contre un grain de plus en plus menaçant.  La fièvre du sang amoureux devient fièvre d'une mer dont les vagues frappent la coque d'une étreinte irrésistible, exigeant tout du navigateur. 

Le temps d'affaler le génois, de hisser le foc tempête, que revient le calme.  Le voilier, tantôt bousculé, chuchote à peine en glissant sur les eaux que plus tôt il chevauchait. 

Et là, là, je me sens envahie par un tourbillon de frissons à la vue des perles d'eau accrochées aux poils de ta poitrine, avide d'en goûter le sel.

Toi, tu ordonnes taquin:
- Parer à virer !

Tu observes, amusé, l'amoureuse-matelot se précipiter vers l'écoute du foc, tandis que tu changes de cap et mènes Le Fulgurant vers un port où les amarres auront la forme de tes bras.

Christiane
mai 1999

Publié dans Un lac un Fjord VI 

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