07.04.2007
Elle s'appelle Saguenay
II faudrait, pour en parler, des mots qui ne connaissent pas l'usure des ans, des verbes aux gestes passionnés, des pages de bouleaux, de l’encre de sève et un temps aux allures d'éternité.
Elle existe. C'est l'essentiel. Elle est vie et durée, poésie et beauté,violence et passion, aventure et conquête. La donner en des mots, à qui ne peut la voir, c'est comme vouloir expliquer la vie avec une infinité de nuances.
Tout commence au reflet de la lune sur les vagues. Il n'existe pas tellement de rivières au monde qui prennent à la mer l'humeur de sesmarées, soumises à la loi de la même attraction lunaire. Elle se nomme Saguenay. Elle a les ambitions des mers et des grands fleuves célèbres n'en possèdent ni l'impétuosité, ni la sauvagerie ardente qui l’emporte du lac Saint-Jean au fleuve Saint-Laurent.
C'est ma rivière. À moi du droit de l'amour qu'elle m'inspire. Et toutecette terre qu’elle épouse de la même caresse infinie, tout ce terroir qui l’accompagne jusqu'au sa mort dans le grand fleuve, ne serait ce qu'il est sans elle. La chaîne de montagnes, les villes et villages qui se reflètent en elle, ressembleraient à des ailleurs multiples s'il n'y avait la rivière Saguenay.
Les grands bateaux de l'océan qui flottent sur elle ne s'étonnent même plus. Ils apportent dans leur flanc une quelconque richesse, parcourant la distance, de cap en cap, sans que leur taille orgueilleuse impressionne la rivière, sans que l'artifice ait à compenser une profondeur réelle. Pour le Saguenay, nul besoin d'endiguer son élan,du fleuve à la ville, de la ville au fleuve; tout vaisseau atteint le port de La Baie si, suivant le sillon profond, il se soumet au rythme de sa marée.
Et cette rivière belle que je regarde, enrichie que je suis de sa vie, c'est l'héritage du temps. J'hérite de cette eau, aussi bien que des montagnes et des cités, des forêts et des saisons. J'hérite d'une rivière et de son importance, de sa poésie comme de son utilité. Elle est l'œuvre du temps.
Les cités y déversent leur usure des choses, des arbres, des minerais. Les bateaux y promènent leur bruit. Tandis que les poètes font le chemin de ses saisons.
Le printemps
Le printemps, c'est comme une naissance. Les glaces inégales et désordonnées de ses rives rappellent seules la fougue de la rivière. Sa surface blanche est une écorce de glace que le printemps vainc, chaque année, selon ses caprices. Et les gens s'accrochent à cette déchirure, plus qu'au vol des oiseaux, comme à une promesse de vents doux.
Lorsque la chaleur a raison du froid, la rivière brise l'épaisse couche de glace, morceaux d'hiver qui voguent vers le fleuve, saison en partance qui, petit à petit, se confondra avec les flots.
Libérée, la rivière retrouve des élans passionnés. Et, pour peu que le vent se fasse complice, elle reprend d'assaut le rivage, sculptant ses abords, imperceptiblement.
Comme une faune étrange, les formes bizarres des dernières glaces dérivent devenant, au gré du soleil, d'énormes diamants limpides, parure d'une rivière aux allures royales.
L'été
Les montagnes s'étirent de chaque côté; rochers abrupts où des arbres chétifs s'entêtent à prendre racines. Conifères et feuillus qui puisent dans les tons de vert les nuances de l'été.
La rivière se fait capricieuse. Elle s'amuse des vents de passage épousant tour à tour leur passion et leur douceur tranquille: reflet de ce que sait être ce complice volage, qui la rend parfois si violente que l'on croît a une tentative désespérée d'atteindre le soleil.
Les jours de l'été, la rivière scintille... Autant qu'elle peut, aux heures d orage, prendre à la terre ses couleurs les plus sombres.
Belle et mystérieuse rivière qui, plus que l'apparence, a aussi le goût de la mer et sa faune sauvage. Dans les plis de ses vagues se promènent tout aussi bien les truites grises, les saumons rosés, les crevettes géantes, que les requins et les bélugas.
Si personne n'y boit le liquide froid et salin de ses vagues, les rêveurs s'y nourrissent d'une poésie forte et envoûtante. Si forte et si envoûtante qu'on voudrait, parfois, être la feuille d'érable capable de prendre les teintes pourpres de la passion, pour rendre hommage à la rivière comme l'arbre à l'automne.
L'automne
Les deux saisons se confondent. L'été, l'automne, on ne sait plus très bien à laquelle la rivière réserve le plus sa fougue et sa douceur. Si ce n'était que les vents froids du soir et le ton vermeil des chaînes de montagnes n'avouent l'exaltation du temps.
C'est que la rivière n'est pas seulement un cours d'eau qui va d'un lac-mer à un fleuve-océan. La rivière est le rêve et la réalité qui se marient au détour des monts. Réalité des villes et des villages, où les gens de ce pays savent être si semblables et si uniques.
Être rayon de lune qui se pose sur la crête des vagues et se promener la nuit du lac au fleuve, d'une rive à l'autre, c'est murmurer à la fois des noms étranges et beaux: Métabetchouan-musique, Shipshaw-lumière, Jonquière-Kénogami -forêt-papier-poète, Arvida-métal, Chicoutimi - eau profonde-orgueil-ambition, La Baie-origine, Sainte-Rose-du-Nord-beauté, Tableau-insolite, Anse Saint-Jean-silence, Petit-Saguenay-tranquille et Tadoussac, où se promène, peut-être, un petit Jonathan Livingstone assoiffé d'absolu.
Rêve aussi. Échos qui survivent en légendes: Descente des femmes-mémoire des Indiennes et de la trace de leurs pas au versant d'une montagne; Cap-Trinité-peur et courage de l'Indien affrontant le monstre de la rivière et créant, dans sa victoire, le cap Trinité, montagne divisée en deux failles là où la tête monstrueuse a été fracassée, même si le monstre n'était que la cruelle rivière; et, finalement, à sa limite, la blancheur des goélands, blancs comme la neige de l'hiver.
L'hiver
L'hiver, c'est le silence.
Une nuit plus froide que les autres, une journée plus glaciale, et voilà la rivière figée, prisonnière d'une glace qui, peu à peu, va blanchir.
Alors, tout devient plus étrange encore.
Bien sûr, les gens ne s'arrêtent pas de vivre parce que la rivière se tait, ni parce que la neige est belle et se fait tendre en couvrant ainsi le long corps du Saguenay. Mais il n'y a plus de bruit de vague, plus de lutte insensée pour posséder la terre d'une seule étreinte, plus de couleurs changeantes selon les fantaisies du ciel. Elle est blanche, sans mouvement... comme endormie.
Et si un brise-glace en taille sa dure carapace, elle demeure docile... mais se referme, pour peu que le froid se saisisse d'elle.
Voilà la rivière. Voilà les saisons de la rivière. Et si je l'aime tant, c’est qu'elle sait être vivante. Là où l'humain cherche à s'installer, elle se fait mouvante, inaccessible, instable, pour nous convaincre que la vie est mouvement, pour nous dire que vivre c'est avancer. La rivière avance... va jusqu'au fleuve... se réinvente à partir de lui pour continuer vers le rêve ultime... vers la mer.
Texte publié dans Saguernay-Lac-Saint-Jean
Édition du Gaymont (1988)
14:03 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Nouvelles, Saguenay, voyage, rivière
06.04.2007
Yvonne Tremblay-Gagnon
Femmes aux grands yeux. Femmes au regard ouvert, à la démesure d'une mer intérieure modestement nommée lac Piékouagami, lac Plat, où couve, cependant, une certaine fureur de vivre sous l'apparence immobile de ses transparences... comme l'artiste qui puise dans ses modèles l'expression de se dire.
Les yeux d'Yvonne Tremblay Gagnon, si semblables à ceux de ses tableaux, sont pleins de cet espace de sa terre natale, Métabetchouan, sur les rives du lac Saint-Jean, et sa palette aux couleurs tendres s'alimente au sang vif de sa vie.
S'il est une qualité à reconnaître à ses oeuvres, c'est la sincérité, consciente et inconsciente de l'être qui les crée. Art d'expression par excellence, la peinture dit l'indicible, si maître de son art que soit le maître.
Non pas trahie, mais révélée par sa peinture, l'artiste, jeannoise de naissance autant que saguenéenne d'adoption, pour ne pas dire jonquiéroise, a fait le choix d'affirmer sa «féminitude». Elle a délaissé le paysage pour affronter les longs couloirs du non-dit de la vie...
Christiane Laforge
Extrait de Femme devenue
17:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Livre, art, peinture
02.04.2007
Fantaisie sur mer
Larguer les amarres. Quitter le quai, dans la tristesse de ne pouvoir hisser les voiles. Pas encore. Il faut franchir les bouées, l'une après l'autre, cibler le bon cap, circuler dans la voie maritime balisée. De moins en moins. Car dans les méandres de la fonction publique, on économise. Moins de bouées... plus de danger de s'échouer.
Et je m'échoue... sur la courbe voluptueuse de ton épaule.
En plein cap sur la rive nord, le courant marin se modifie et prend les tons ambrés de ton torse. Les lignes de l'eau se confondent avec les ombres de ton dos musclé qui attise la convoitise de mon regard.
De quel voyage suis-je en partance ?
La passionnée du vent observe le ciel en quête de son souffle, prête à se contenter d'un alizé défiant sa science, ne demandant qu'à serrer la grand-voile au plus près. L'amoureuse surprend sa main à piloter ses doigts dans les valons subtils de ce dos nu, offert avec désinvolture.
Dernier cap avant le vrai départ. Tes mains gorgées de soleil se détendent sur la barre. À peine mes doigts viennent-ils de franchir le creux-vallée de l'omoplate gauche qu'il faut hisser la grand-voile.
Branle-bas de combat direction plaisir de ce silence voluptueux créé par le contraste du vent dans la voile qui se gonfle, du moteur que l'on fait taire, du claquement du génois qui s'ébroue comme une cheval sauvage sollicité pour une victoire qui n'appartiendra qu'à son maître.
Le grand foc zébré des couleurs d'arc-en-ciel ajoute sa splendeur. Il épouse le vent comme une femme féconde. Le voilier gîte avec assurance, creusant un sillon aux mille et un reflets pailletés d'argent.
Des effluves salines emplissent l'air tandis que le voilier absorbe le moindre souffle, fend l'eau, joue à s'approcher des flancs laiteux de ses frères d’eau.
Je lorgne la girouette au sommet du mât, comme si mon regard avait le pouvoir de troquer un nordet mutin contre un vent arrière complice afin que se redresse le bateau, me donnant ainsi le temps voulu pour continuer le voyage sur ta peau de marin.
La gîte me défend de troubler ton attention. La voile qui faseye confirme le succès de ma délinquance lorsque j'ose, du regard, solliciter le tien pour qu'il admire d'autres courbes que celles des vagues lascives.
La mer devient rivale puissante. La splendeur du lieu s'empare de nos âmes. À tribord: les silhouettes rigides des édifices qui se transforment en cubes lilliputiens pour mieux tromper la vigilance de Gulliver. À bâbord: l'évasion. Une infinie nappe d'eau s'étire jusqu’à se confondre avec la ligne de l’horizon lourdes de nuages, aspire le navire, nous emporte vers l'illusion d'être superbement seuls.
Mon sourire frémit à la perspective de cet isolement quand, soudain, l'imprévisible mer troque l'illusion du lac tranquille contre un grain de plus en plus menaçant. La fièvre du sang amoureux devient fièvre d'une mer dont les vagues frappent la coque d'une étreinte irrésistible, exigeant tout du navigateur.
Le temps d'affaler le génois, de hisser le foc tempête, que revient le calme. Le voilier, tantôt bousculé, chuchote à peine en glissant sur les eaux que plus tôt il chevauchait.
Et là, là, je me sens envahie par un tourbillon de frissons à la vue des perles d'eau accrochées aux poils de ta poitrine, avide d'en goûter le sel.
Toi, tu ordonnes taquin:
- Parer à virer !
Tu observes, amusé, l'amoureuse-matelot se précipiter vers l'écoute du foc, tandis que tu changes de cap et mènes Le Fulgurant vers un port où les amarres auront la forme de tes bras.
Christiane
mai 1999
Publié dans Un lac un Fjord VI
22:20 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Nouvelles
Extrait de Écoute
JE SUIS
Je suis un arbre mort
Couché au pied de l'herbe
Je suis une feuille jaunie
Noyée sous la pluie de l'automne
Je suis cette boue salle
Collée à tes souliers
Quand la neige tombera
Je ne serai plus rien.
Écoute 1966
22:00 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Poèmes


